Rachel Thibault

D’abord, étonnée de me faire appeler pour un projet d’écriture, je me suis dit que « le Bon Dieu », la Vie font bien les choses ; j’écris depuis l’âge de vingt ans pour moi, plus ou moins assidûment, dans mon journal personnel. Et dernièrement, je me donne l’autorisation de mettre des mots dans mon travail en art visuel. Est-ce que je me permets d’aspirer à me présenter comme écrivaine aussi ? C’est l’occasion. L’exercice des personnes inspirantes et mon rapport avec ma mère m’ont permis de la choisir comme personne à recevoir un kasàlà. Les commentaires des participantes de l’atelier m’ont beaucoup fait réfléchir sur le processus de l'écriture. Écrire au « je », au « tu », etc.  Je considère cette expérience comme une chance inouïe.

Messagère - illustration Sophie de la Brosse

Kasàlà pour ma mère Irène

Je suis Irène, fille de Narcisse Poirier, homme fort et tenace. Conseiller municipal, il veille à ce que justice soit faite. Il est de la lignée des navigateurs acadiens. Ses ancêtres partaient du Poitou en France. Je suis Irène, fille de Léa Guité, elle-même fille d’entrepreneurs gaspésiens. Ses ancêtres sont venus de la cité forteresse médiévale de Carcassonne, au sud de la France.

 

Je m’appelle Liberté. Je vais mon chemin qui s’étale dans toutes les directions. Je n’ai qu’un seul but : boire à la vie.

 

En 1940, à vingt ans, je sors de la Gaspésie pour aller travailler à Rimouski. Je suis serveuse dans les salles à dîner. Je virevolte entre les tables avec la grâce et l’agilité d’un cerf. J’aime les gens. Je vais à leur rencontre, et mon esprit s’éveille. 

 

Femme libre, je suis née. Dans une société rurale, conformiste, sourde, religieuse, incolore, je m’exprime à la face du monde, avec mon complet jaune moutarde.

 

Cette volonté d’autonomie que l’adolescence crache à la face des parents, je nais avec. Je ne veux pas vivre la honte de quémander à mon mari les moindres dépenses personnelles. J’ai besoin de mon argent de poche. J’héberge des pensionnaires, je travaille dans une usine de montage, j’ai un petit comptoir à sandwich. Le soir, après ma journée d’ouvrage à la maison, avec ma cousine Lucille, je place dans ma boîte de transport, pain, jambon, fromage, œufs, mayonnaise, cacao, qui rendront des enfants heureux après leur descente en ski dans le froid intense de janvier. 

 

Je ne sais pas comment s’écrit le mot PEUR. Je laisse mes filles Rachel, Sonia et Louise, seules au chalet pendant quelques jours. Mon ainée de douze ans doit prendre soin des deux plus jeunes. Inquiète, ma sœur Clémence me chicane, choquée par mon inconscience.  « T’as pas peur pour tes enfants? » me dit-elle. Non, j’ai confiance. Je sais qu’elles sont capables.  J’ai cette assurance sans crainte, sans frein. 

 

Je suis née solide comme un roc, comme dit ma belle-mère, Jeannette. Pour Raoul, mon mari, je suis sa force, son énergie, son « par en avant ». Je mène la barque familiale sans hésitation, malgré ses tergiversations. Chose décidée, chose faite. Je suis là pour lui. Je le soutiens dans sa cabale au poste de commissaire d’école. 

 

Je suis aussi sa porte-parole auprès de mes enfants. Je transmets ses messages à nos trois filles qu’il chérit au plus haut point. Lui, est incapable de les froisser. Moi j’ai ce courage. Je traduis ses pensées. Je tempère leurs envies folles.  Je fais front commun avec lui, mais c’est moi, la voix.  Elles sont dupes et inconscientes du discours que nous préparons ensemble. À l’adolescence, moment où souplesse et fermeté sont nécessaires, je forme avec lui un tandem dans ce monde en changement. Nous représentons les valeurs traditionnelles de travail, de loyauté, d’abnégation alors que nos filles réclament la liberté et l’ouverture sur le monde.  Nous écoutons, le regard muet, leurs désirs, leurs rêves et leurs besoins, sans réprimer les valeurs qui naissent en elles. Nous sommes leur havre. Je ne les arrête pas dans leurs élans, je les envie même.

 

Je leur montre comment monter une belle table d’invités. Je saupoudre de la beauté partout, dans ma maison, mes tricots, mes tartes. Je choisis mes robes avec soin. Je vois le plaisir et la fierté de mon mari, à se promener au bras d’une femme élégante. Mes robes sont légères comme je le suis dans ma tête.J’ai l’œil sûr, je vous déclare sans faux fuyant, qu’un vêtement vous va comme un gant ou pas du tout.

 

Je suis dure quelques fois: Je lance à Rachel, «C’est un voyage de paresseux!» alors qu’elle est fière de réussir à entasser la vaisselle lavée dans un seul voyage pour aller la placer.  Je décrète à Sonia, « Ça ne marchera pas » lorsqu’elle met moins de sucre dans ses confitures. 

 

C’est difficile pour moi d’aimer.  À un an et demi, maman est morte.  À ce moment, la famille a éclaté. On m’a amenée loin de mes frères et de mon père.

 

Sous cette dureté, ce sont ma volonté, ma force et mon  intuition qui s’expriment. C’est mon intuition qui me pousse à aller chercher Rachel, alors qu’elle est encore enfant. J’entends que, déjà, elle traverse le pont de Matapédia, sur le cheval conduit par le vieux Wilfrid vers une destination douteuse. Sans hésitation, je requiers les services d’un voisin et de son automobile et sans dire mot, je l’arrache à cet homme peu recommandable.

 

Sous cette dureté, je cache une sensibilité. Je pleure mon enfant Rachel, partie étudier au loin, à l’âge de 12 ans et je verse les larmes de mon corps, pendant que j’étends la lessive sur la corde à linge.

 

Aujourd’hui, une maladie fauche ma liberté de penser, de m’exprimer et presque d’être. J’accepte cette lente route parce qu’elle fait partie de la vie. Et que j’aime la Vie. Il y a les chansons que je chante encore et mes mains curieuses, tâtant ce que mes yeux ne voient plus.

 

Je suis Rachel, ta fille ainée. Cette liberté, tu me l’as ancrée dans mon être, dans ma moelle. Je ne souffre aucun frein. Être libre, c’est aimer surtout, aimer profondément, aimer la Vie.  Je suis ta fille et avec l’âge, je te ressemble de plus en plus. Je n’ai peur de rien. Je peux être dure parfois. Comme toi, je reconnais l’intelligence de la Vie. Je diffère en toi du fait que je flirte avec la Nature, en voilier, en traineau à chiens, en paksak. Et dans les parcs nationaux où je travaille, j’aime à discourir sur la magnificence et l’intelligence de ces animaux et de ces plantes qui assurent la survie des écosystèmes. Dans le grand écosystème qu’est la terre, j’aime à croire que nous aussi, humains, avons cette intelligence. Tu me l’as montré. 

 

J’aime le 67 ans qui m’abrite aujourd’hui.