Je caressais le projet de faire cet exercice. Et voilà que l’on propose de m’aider à le faire ! Quelle belle aventure au pays des femmes de ma lignée avec une lignée de femmes solidaires et inspirantes. Les questionnements s’enchaînent. Comment les retrouvailles se feront-elles ? Avec bonheur, détachement, anxiété, guérison, dépassement de soi ? Surexcitée, je suis à l’écoute des autres, confiante, mon écriture sera alimentée par toutes les femmes de l’atelier, leur vécu, leurs mémoires, leurs écrits, leurs blessures aussi. Et je plonge littéralement dans mes souvenirs. Des images heureuses, de la gratitude à offrir, les mots se bousculent pour accueillir ce qui s’offre en cadeau, en guise de réparation, parfois. Pour colmater quelques blessures, aussi. Quel bonheur de revisiter le mot sororité ! Quelle joie de reprendre le chemin de l’écriture !

Kasàlà pour ma petite-fille Emma

Je m’appelle Emma Gagnon
Mon nom, mon doux nom, est doublement germanique 
Je suis une « maison »
Un refuge où ma lumière se reflète 
Je suis « universelle »
Un univers qui dessine un futur arc-en-ciel

Je suis aussi le diminutif d’Emmanuelle
Celle qui porte la bonne nouvelle
J’entends le murmure de ce nom si évocateur
Je ressens le désir de rester à sa hauteur 

Je suis donc Emma, porteuse de bonne nouvelle
Et la bonne nouvelle, c’est moi!
J’arrive le 13 janvier 2008
Réveillée par le gel de cette nuit-là 
Juste avant mon irruption dans la vie
Dans le tunnel avant la sortie imminente
Je tourne la tête vers la gauche 
Comme dans la caverne de Platon 
Mes yeux restent accrochés à une indicible vision :
Ma famille
Nous sommes quatre dans une maison enchantée 
À Sherbrooke, ville de poètes
Papa, maman
Ma sœur, Laura, de deux ans ma benjamine et moi
Laura, ma complice, mon inséparable, mon verre de mer préféré

J’entrevois un coin de ciel bleu
Celui de Maria en Gaspésie
Où habitent mon papi et ma mamie
J’entrevois la une pour lune que je pointe du doigt dans les bras de papi
Les emi pour fourmis joyeuses sur le patio dans la Baie-des-Chaleurs
Je m’exclame « c’est beau la mer » bien avant d’avoir deux ans
Je découvre le premier sapin et m’étonne autant de sa hauteur que des nombreux cadeaux en ce premier
Noël où toute la famille est réunie

Un doute sans doute retarde mon arrivée de plusieurs heures    
Je ne suis pas aussi pressée que ma maman
Que ma mamie qui pleure, qui regarde l’heure toutes les cinq minutes
Que mon papi, patient, qui pointe l’horloge
Ce n’est que douze heures plus tard que je me décide 
Le médecin m’aide à retourner ma tête
Il est 22 h et je lance mon premier cri de terre
Me voilà, petit bébé tout rond, tout rouge
Fouissant mon nez, ma bouche pour trouver le sein de maman 
Enveloppée 
Dans le regard de papa Jean-Pierre

Je m’appelle Emma Gagnon
Je suis le soleil qui illumine vos histoires
Je suis la novæ qui sème les rires 
En petites bulles prêtes à éclater 
Présage de promesses rassurantes

Je suis Emma, l’inspirante 
Celle qui porte le verbe aimer dans son âme
Emma, la douce, au passé…. simple
Née d’une mère tout aussi inspirante
Mylène, que je surnomme ma mamou d’amour
Aussi puissante que tous les mouflons des Rocheuses
Aussi invincible que les femmes de ma lignée

Pour m’accompagner sur mon chemin
Des sentinelles bienveillantes s’animent autour de moi
Mamie Lucienne, l’harmonieuse, sur le bout des doigts de la poésie, du haïku, la ricaneuse qui porte en son nom la lumière
Papi Jean-Guy, le bricoleur scientifique. Il guide mes yeux vers les étoiles et les aurores boréales et construit une maisonnette avec mon nom gravé sur la porte 
Grand-mère Gilberte, la philosophe, la douce maman de mon papa 
Grand-père Patrice, l’amoureux de la forêt qui plante un érable près de son chalet en mon honneur

Je m’appelle Emma Gagnon
Emma l’inspirante
Je suis une force pacifique 
Aux dires de mes amies, je suis attentionnée, patiente, empathique
Très autonome, volontaire et déterminée

En ce jour de ma naissance
Un amas de vaisseaux sanguins cristallise mon arrivée 
Une lueur bleue, bleu de mer 
S’imprime sur une de mes jambes 
Une signature, un dessin, mon destin 
Une lueur bleu de mer, comme la baie des chaleurs
Avec ses plages de sable et de galets 
Ses pierres semi-précieuses, agates et gaspéites
La baie des chaleurs
Je plonge dans sa fraîcheur
Je nage dans son immensité en compagnie des bernard-l’ermite
Des bébés crevettes et des mini crabes 
Je suis un poisson dans l’eau de mer
Et je teste mes limites et mon équilibre 
Sur ma planche à pagaie 
Il faut dire que dès l’âge de six mois
Je suis dans la piscine, j’apprends à nager

Et je danse, danse
Je file à vélo sur de longue distance
J’escalade des montagnes, des très hautes 
Malgré la douleur parfois
Et le bas soutien qui m’aide à bondir sur les ans

Grâce à cette esquisse bleue
J’acquiers une maturité précoce
Très jeune, je sens le besoin et la responsabilité 
De prendre soin de moi 
De ma famille aussi, mon cocon, mon pilier
Là où je peux m’exprimer en toute confiance   
Où l’on m’encourage à avancer 
Je suis une belle beauté, poétiquement nommée par mon papa 
Je fonce sur mon chemin 
Tête haute et regard scintillant 
Tourné vers les étoiles et mes rêves   

Je suis Emma Gagnon, l’inspirante
Ange premier de la lignée Soucy LeBlanc
Ce même jour, le 13 janvier en l’an 1913 
Les cloches de l’église
Du petit village de Maria en Gaspésie
Sonnent pour annoncer le mariage 
De mes arrière-arrière-grands-parents maternels
Émile LeBlanc et Diana Audet
Quelqu’un a écrit quelque part
Que je ferais partie de cette grande famille
Quelqu’un a tissé dans le temps 
Les nombreux liens 
Qui m’unissent à ma lignée

Je suis Emma, l’artiste 
Inspirée et inspirante
Originale et créative
Je dessine avec solennité 
Au crayon noir sur papier blanc de brume
Des renards, des soleils, des lunes
J’accueille ce talent
Ce cadeau qui colore ma vie

Moi, Lucienne, ta mamie de Haute-Gaspésie 
Et de Maria, la magnifique, dans la Baie-des-Chaleurs 
Je suis de fureur d’hiver et de brises d’automne
D’air salin et de vent de fierté
Où les algues, les grèves et les galets m’enlacent 
Où l’écho des montagnes me bordent 
Et où le ressac des vagues m’interpelle   
Dans sa rude beauté 
Pour célébrer ta naissance
Avec ses phares qui me guident et m’entraînent 
Vers la musique du jour, ce 13 janvier 

Cette journée-là
Le froid fait chanter la maison 
Les anges la survolent pour veiller avec moi  

Toi, Emma Gagnon
Déjà engagée à vouloir faire le bien
Je t’accueille dans notre grande famille 
Où des bourrasques de neige s’engouffrent 
Pour commémorer ton arrivée 
Où aucune tempête
Ne m’empêchera d’aller à ta rencontre
De te prendre la main
De te murmurer à l’oreille
Des je t’aime échevelés et résonnants

Aussi je dessinerai avec toi
D’autres femmes de la lignée tout aussi inspirantes 
Pour que tu puisses toujours habiter ton nom, ton doux nom
Et qu`à mon tour je puisse 
Tenir le soleil pour toi

f8a6a5_74774e3c2ac0463c8fe97b78fa38ca04~mv2

Je me souviens de toi, maman Antoinette

Je me souviens de toi, maman Antoinette. Je me souviens de cette neige si blanche tombée sur tes cheveux de jais.

Je me souviens de l’étonnante crinière que tu portes fièrement, tel un chapeau étrenné aux joyeux jours de Pâques de tes belles années.  

Je me souviens de ces soirées où j’aime tant te décoiffer. Les yeux brillants, tu déposes lunettes et prières, tu t’approches du miroir de la cuisine, te rapproches un peu de moi, encore un peu, un peu plus près. Brosse, brosse, brosse, comme un mantra; sous la caresse de la brosse, un roucoulement. 

Je me souviens de mes mains qui vont et viennent sur ta chevelure emmêlée. Je dépeigne tes cheveux au diapason de tes mains lorsque tu tresses les miens.   

Je me souviens du petit ronflement qui monte et monte comme une rumeur, une humeur d’apaisement bienvenue. Et cette senteur de fricassée, qui se faufile entre mes doigts, attise le souvenir joyeux autour de la grande tablée. Je respire l’odeur de tes cheveux ébouriffés, le lilas, il s’arrime à tes mains infatigables, à ce moment où je les effleure pour les étreindre avant d’appliquer cette crème au parfum incrusté dans l’enfance.

Pour quelques heures sous la bataille de tresses et bigoudis, tu redeviens l‘échevelée qui retrouve place au mi-temps de ta vie, ce temps d’avant, d’avant nous.

Moi, l’enfant de 10 ans, j’entre dans ta bulle. Nous sommes deux dans la cuisine remplie de bruits, de rires. 
Il fait doux en ces soirées où tu baisses les bras, où tu te laisses cajoler, enfin te reposer. 

À ce moment, je suis ta mère, tu es ma fille.

Je me souviens de ma sœur Ginette

Je me souviens de ce soir d’hiver où tu arrives, bras ouverts et cœur fleurant la neige, pour faire irruption dans mon cocon de jeune maman avec un 2e enfant. 

Je me souviens, il fait froid en janvier 1978, le vent souffle, la tempête s’annonce. Tes yeux lumineux bercent déjà deux semaines remplies de tendresse, de dévouement et de magie. Tu es là. Je respire mieux. Mes yeux remplis de gratitude effleurent les tiens. Nous sommes là, émerveillées devant ce tout petit bébé de 9 livres et 9 onces, arrivé 15 jours avant son temps. 

Je me souviens de tes gestes, tu vadrouilles, époussettes, virevoltes dans la cuisine, petits plats et vaisselles propres, tu joues à la buandière et tu m’obliges à dormir lorsque bébé dort. Tu t’affaires comme une abeille pour assurer mon confort, alors que moi j’accueille cette affection sur un bout de larme. 

Je me souviens de notre complicité de ce moment. Nous caressons les souvenirs dans l’odeur du lilas, de la lavande, nous allumons les lumières de la grande maison pour entendre nos rires, nos fous rires qui se détachent de nos foulards de laine. Dans la chaise berçante, les broches à tricoter chantonnent, les tiennes, celles de maman. Nos larmes se taisent au bonheur simple de la maisonnée de notre enfance.

Je me souviens de toi, ma sœur Ginette, mon aînée de quatre ans, au cœur de la famille. Le maillage n’est plus à faire, les liens sont tressés pour la vie. 

Je me souviens de ce mot si simple, si rempli de promesses tenues. MERCI!  

Mais, je ne me souviens pas avoir déjà épelé ton nom pour te le dire.