J’ai répondu avec ambivalence à l’appel de Thuy, déchirée entre mon intérêt pour sa démarche et ma crainte d’ouvrir la boîte de Pandore que peuvent représenter mes liens à ma famille. J’y ai découvert de nouvelles lignées intellectuelles, sentimentales, et oui, familiales, ainsi qu’une belle communauté de femmes dont je salue l’ouverture et le courage.

Kasàlà de Dihya

Je m’appelle Dihya.

Je suis une rumeur du Maghreb avant le Maghreb.
J’ai rêvé de mon peuple uni, libre et fier
Et j’ai vu vivre et mourir ce rêve.

J’ai entendu vos échos millénaires
Alors j’ai illuminé la nuit de notre pays.

J’éclipse encore les hommes qui m’ont vaincue.
Ils m’ont nommée al-Kahina, la Prophétesse
Ils m’ont attribué le don de l’oracle
Voir et entendre l’avenir.

Oui, je vous ai vues et entendues
Vos noms musulmans ne vous ont pas cachées,
Zulira, Fatima, Leïla
Les enfants
des enfants
des enfants
de mon peuple.

Vous êtes les feuilles du grand arbre
Vos branches faites d’ancêtres berbères, kabyles
Et je suis là dans la racine.

Le vent fait trembler nos feuilles.
Le vent des conquérants fait trembler nos feuilles.
Et nous ne pouvons pas couper ce vent avec une épée.

J’ai essayé.

Même sachant le futur.

J’ai essayé.

Ma lame ne savait pas couper le vent
Qui balaye nos terres.

Aujourd’hui le vent impérial a changé de nom et de foi mille fois.
Mais nous sommes encore là.

Nahr al Bala, la rivière des épreuves, lieu de ma première victoire, en témoigne,
Ma statue, érigée là ou je suis morte en défendant Baghai des années plus tard, en témoigne,

Ils m’ont vaincue avec leurs nombreux fils, vaincue avec leur sang sans fond versé sur nos terres, vaincue parce que, dans la guerre on peut gagner mille fois mais ne perdre qu’une seule fois.

Ils m’ont nommée à la manière des conquérants,
Fabriqué une légende grandiose pour se consoler de ma réalité.
Juste une femme avec une épée et un rêve
Qui ne sera pas effacée.

Le vent peut nous faire trembler,
Nous faire parfois tomber,
Mais il ne pourra jamais emporter
Notre histoire.

Je me souviens de toi, Zulira

Je me souviens de toi, Zulira,
Je me souviens de toi quand je frotte le couscous entre mes doigts.
Je me souviens de chaque moment où tu étais avec moi.

Je me souviens de la première fois
    comment tu nous bouffais des yeux par-dessus le repas
    j’en étais gênée

    tu avais les mêmes yeux que moi
    deux ciels troublés dans le reflet d’une mère

Je me souviens de chez toi
    de la petite maison austère
    des odeurs de poussière
    de la toilette taillée dans la pierre

Je me souviens de comment tu étais fière
    que tu manquais jamais un tir au basket
    qu’on avait pas besoin de langue commune pour se comprendre

Je me souviens de toi, Zulira,
Je me souviens de toi quand je frotte le couscous entre mes doigts.
Je me souviens de chaque moment où tu étais avec moi.

Ensemble nous formons deux maillons d’une chaîne
    de paysannes qui coupent à travers
    les générations de fonctionnaires
    tantes oncles cousines cousins
    bruns ou roses
    qui ont mis des cols blancs

Je me souviens de comment ils t’ont dédaignée
    que tu étais une femme répudiée
    seule et sauvage dans le village où ton mari t’as laissée
    tes deux enfants placés
    loin

Je pense à toi
    quand j’ai les mains sales
    et le dos courbé
    dans le jardin ou la forêt

Je me souviens de toi, Zulira,
Je me souviens de toi quand je frotte le couscous entre mes doigts.
Je me souviens de chaque moment où tu étais avec moi.

Mais je me souviens surtout de ton sourire
    de ta présence
    de comment tu nous as aimés, mon frère et moi

    Pour nous, c’était comme de l’eau dans le désert

Je me souviens de tout ça, Djeda, mère de mon père.