Kasàlà à nos lignées de femmes 
par Thuy Aurélie Nguyen

Tisane - illustration Sophie de la Brosse
Kasàlà à nos lignees de femmesThuy Aurélie Nguyen
Avoine - illustration Sophie de la Brosse

Je suis l’ancêtre

Je suis l’aïeule

Je suis cette femme aux mains nouées

Un souvenir sur une photo jaunie

Un nom presque oublié qui revient comme une antienne

Et pourtant je suis là

Écoute

Dans le battement de ton sang

Dans le souffle de ton cœur

Je me glisse dans tes rêves

Telle une apparition

Et te souffle le murmure de l’ancêtre

Je préside aux rencontres

Et aux destinées

Je bénis les nouveaux nés

J’accompagne les mourants

Je suis la femme sage

Qui ouvre les passages

Libérée de toute contrainte

Je flotte

Présence intangible

Le regard large

Et l’œil puissant

 

Je suis la grand-mère

La grande mère

Un pied dans l’invisible

L’autre dans le visible

Je me berce en chantonnant

Auprès du feu qui pétille

Le chat ronronne sur mes genoux

Je tricote patiemment les mailles

De notre avenir

Celui de l’épinette et du sapin baumier

J’honore la lune et le cycle des saisons

J’ai les mains dans la terre et la crinière échevelée

Je suis la sorcière

La guérisseuse

L’amante

L’enseignante

Et l’artiste

Je crée les formules magiques

Pour délier les âmes

Prises dans leurs carcans

J’ouvre les bras aux éplorés

Je les accueille dans leurs chagrins

Et je souris en coin

Car je sais que tout passe

Et que tout est parfait

Chaque épreuve est une initiation

Qui nous frotte au papier de verre

Et nous polit tel un diamant

Je m’endors dans les effluves

De la tisane de thym qui mijote

Embaumant la maisonnée

 

Je suis la mère

Je me démène

Pour tout faire

Je me dépasse

Je suis dépassée

Je suis pleine à craquer

Je vais déborder

Je déborde

J’appelle à l’aide

Je voudrais tellement

Pouvoir tout faire

Tout accomplir

Être la mère parfaite

Encore faut-il apprendre à être une bonne mère pour moi

Parfois je suis colère et torrent

Parfois je suis calme et douceur

De temps en temps

Je parviens à me poser

Mon âme me rejoint alors délicatement

Comme un papillon qui se pose sur une fleur

Et tout à coup je vois

Comme pour la première fois

Je pleure

Devant la beauté du monde

Je sens l’amour qui me fonde

Et me relie aux êtres et aux choses

Et puis le tourbillon me rattrape

Et je reprends ma course de mère

Veilleuse

La vie passe si vite

Ou bien n’est-elle qu’un rêve?

 

Je suis la fille

Je suis l’enfant

Celle qui s’élance vers le ciel

Les bras ouverts

Au plus haut de la balançoire

Celle qui saute dans les feuilles

Et les éparpille au vent

Je joue je saute je danse

Comme un bébé chamois

J’attends de déployer mes pattes frêles

Pour grimper les montagnes

Et relever les défis

Je suis l’aventurière des chemins de traverse

L’exploratrice de ma terre intérieure

 

Je suis l’enfant à venir

Le rêve de ma lignée

Celle que tout le monde espère

Je marche entre deux mondes

Bientôt oui bientôt

Je serai là

Soyez prêts à m’accueillir

Car le monde va trembler

Quand j’ouvrirai les yeux pour la première fois

Moi l’enfant sacrée

Le rêve de ma lignée

 

Moi, le maillon de cette chaîne immense

Je regarde derrière moi

Et je vois toutes ces femmes

Qui ont marché

Pour que je me tienne debout aujourd’hui

Quelle force et quelle expérience

Sur laquelle m’appuyer

Parfois le vertige me prend

Devant cette responsabilité

Être digne de leurs combats

De leurs résistances

De leurs espoirs

 

J’entends alors la voix de mon aïeule

Arrête

Arrête de douter

D’hésiter

De tergiverser

La lumière n’est pas faite pour rester sous le boisseau

Embrasse pleinement ta destinée

Fais

Ce que toi seule peux faire comme tu le fais

Deviens

Ce que tu portes au plus profond de toi

Nourris le monde de ce dont il a besoin

Tisse répare renoue

Agrandis élargis

Inspire expire

Danse

Laisse le monde plus beau que tu ne l’as trouvé

Et si tu peux

Comme le dit mon amie Christiane Singer

Ne laisse aucune trace de ta souffrance sur cette terre

 

Alors je respire

Je dis oui à ma naissance

Je réponds à l’appel sacré

Et j’entre

Un pas à la fois

Dans ma vie

Comme une reine entre

Dans la forêt

De son royaume

Majestueusement

 

Je salue l’aulne

Et le bouleau

Je plonge nue dans la rivière

Je cueille l’ortie, le framboisier

L’avoine et l’aubépine

La calendule et la bourrache

Je récolte les fruits du jardin

Et les transforme en un tour de main

En sirops, gelées, compotes

Clafoutis et confitures

 

Moi, la fille de mes mères

La mère de tant de filles

Je suis toutes ces femmes

Et ce fil qui nous relie

Mince et solide

Ce fil qui même quand il a été brisé

Ne demande qu’à être réparé

 

Je ne suis pas seule

Tu n’es pas seule

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