Julie Jacinthe

Je me suis sentie interpelée par le projet afin de pouvoir offrir un hommage à ma mère, partager entre femmes et briser l’isolement causé par la situation pandémique. Les exercices en ateliers ainsi que l’écoute des kasala offerts par les participantes ont été riches et motivants. En plus de ma réflexion, ces ateliers et échanges ont permis de mieux comprendre mon identité et le lien entre ma grand-mère maternelle, ma mère et moi. Leur legs, l’impact sur ma façon d’être et de vivre. Mon rapport à l’écriture est difficile, j’apprends que pour écrire, il faut prendre le temps, de ressentir, d’être à l’écoute de soi. Je dois beaucoup réécrire afin de capter vraiment l’essence de ce que j’ai besoin d’exprimer. L’exercice « Je me souviens » est fort efficace et m’a ramené à ce qui m’a fait, à mon essence et à ma mission : aider.

Soupe - illustration Sophie de la Brosse

Kasàlà pour ma mère Raymonde

 

Tu es Raymonde,

Fille de Bertha Arsenault et de Cléophas Poirier,

Née le 5 mai 1927,

À Saint Siméon, en Gaspésie.

 

Tu es fille de la Baie des Chaleurs,

Tu es un grain de sable.

Tu es marée haute et marée basse,

Tempête et accalmie.        

 

Tu es Ray de lumière,

À l’époque de la Grande noirceur.

Tu es d’une famille pauvre,

Riche d’entraide et de débrouillardise,

Fabriquant de ses mains,

Ce dont elle a besoin.

 

Tu vis au grand air

Sur la terre cultivée par tes parents.

Travaillant du matin au soir,

Pour élever et nourrir leur famille nombreuse.

 

Tu es l’aînée de douze frères et sœurs

Entassés dans la maison modeste de tes grands-parents Poirier.

Une cuisine avec sa trappe à caveau à légumes.

Un petit salon, un vieux piano,

Pour chanter, en famille.

Dehors, une longue galerie, aux chaises dépareillées.

Au loin, le clocher de l’église,

Découpant la baie.

 

Tu es d’une lignée de femmes fortes,

Ta mère, Bertha,

Travaillante, au sourire fatigué,

Au franc-parler, et au côté rebelle.

Tombée veuve à soixante ans.

 

Tes parents t’envoient étudier à Gaspé.

Tu deviens enseignante,

À la petite école du rang,

Tu fréquentes Abraham Arsenault,

Revenu de guerre. 

Ton père vous impose un chaperon,

Ta sœur ricaneuse,

Philomène.

 

Abraham c’est mon père.

Ensemble, vous fondez une famille,

De quatre filles et quatre garçons.

Tu me mets au monde,

Le jour de tes trente-trois ans. Ouf ! Une sixième!

 

Tu gères notre vie de famille jamais plate,

Du bruit, de la musique, en continu.

Papa travaille six jours par semaine, 

Toi, tu mènes plusieurs tâches en même temps.

Toujours pressée de nourrir ‘’ta gang’’,

Tu te sers en dernier.

Rigolades et tapage,

Entre frères et sœurs;

Au moins un verre de lait renversé, à chaque repas. 

Je me souviens de la bonne odeur de ton pain frais, 

Au retour de l’école…        

 

Tu dis aux grands de s’occuper des plus petits :

Je me souviens de l’arrivée 

De notre cadette,

Ma petite sœur Annie,

Ses petits bras tendus vers moi.

J’ai six ans : je me dis :’’ je suis une grande sœur maintenant’’.

 

Tu délègues;

‘’Prépare nous une bonne soupe aux légumes.

Fais deux recettes de galettes’’; on pourrait avoir de la visite imprévue.

 ‘’Ce n’est pas grave si elles ne sont pas belles, d’abord que ça goûte bon; 

‘’ Fais des sandwiches, on part en pique-nique,

À la mer’’.

 

Tu avais un truc pour te reposer de nous :

‘’Je lave le plancher, 

Allez jouer dehors, pendant qu’il sèche.

Je barre la porte’’.

En profitais-tu pour lire,

Écouter tes disques de Nana Mouskouri,

Ou regarder ‘’Femmes d’aujourd’hui’’, à la télé ?

 

Tu entres dans les années soixante-dix, avec audace, 

Tu revendiques congé de cuisiner le dimanche,

Tu as ta voiture, ton compte en banque.

Tu t’organises pour sortir, 

Seule, avec papa, le samedi soir.

On se demande combien d’enfants

Tu voulais vraiment…

Si tu avais eu le choix…

À mon tour, je quitte le nid familial;

La larme à l’œil,

Tu me dis : ‘’je perds Mon poteau !’’

À distance,

Notre lien se tisse 

Avec respect, amour

Et authenticité.

Raymonde a tenu tête à Bertha,

Julie a tenu tête à Raymonde.

 

Tu es tendre, dure et courageuse,

Tu caches ta maladie, et ton déclin,

Tu pars en résidence aux soins prolongés,

Pour ménager, ton Abraham chéri.

 

Maman, ton leg est si grand,

Le deuil de toi n’a pas été facile.

Je ferme les yeux pour t’entendre encore;

Sortez prendre l’air; parlez-vous, collez-vous, Aimez-vous!

 

Je suis Julie, fille à Raymonde Poirier et à Abraham Arsenault,

Je suis tempête et accalmie.

Je suis un grain de sable,

De la Baie des Chaleurs.

To play, press and hold the enter key. To stop, release the enter key.

press to zoom
press to zoom
press to zoom
press to zoom
press to zoom
press to zoom
press to zoom
press to zoom
press to zoom
press to zoom